J’ai porté ce bouquin comme un bébé, en lui donnant nom dès
saillie : « Au bord d’elles ». Il y avait tout de mon point de vue,
le claque et la quête, les putes et l’écoute.



Et v’là t’y pas que ce nom fut refusé, ou plutôt fortement dégoisé par la puissance commerciale des Editions du Rocher. Arguments, en vrac : les jeux de mots ne font pas vendre, deux tiers des lecteurs sont des lectrices et elles n’iront jamais commander pareil titre à la librairie du (au choix) quartier, village, canton… J’ai commencé par hurler à moi-même, ne serait-ce que parce que Jean-Paul Bertrand, patron d’alors du Rocher proposait d’appeler le livre « Le fantasmateur », jeu de mots pathétique et hors sujet. Puis j’ai cherché une alternative et fait comme d’habitude dans mon métier : consacré une demi-heure à trouver huit solutions. La moins poétique l’emporta côté éditeurs : « Elles, Société anonyme ».



Sur le moment, j’étais d’autant plus content d’avoir niqué le fantasmateur que les représentants aimaient ce nouveau titre. Très vite, j’en fus dégoûté : on aurait dit un sujet de « Capital » ou du mauvais Crichton. Il me devint insupportable. J’en avais des aigreurs, des plombs au plexus. Mais il plaisait, alors il était urgent de trouver mieux.

Parti sur un délire tristoune, je lançai « Désert des amours », jeu rythmique et mauriacien que je trouvai dès le début trop navrant pour m’annoncer en couverture. Problème, ce même homme qui voulait me fourguer son fantasmateur se prit de Dieu sait quoi pour ce titre. Ma chérie d’éditrice, moins naïve qu’écorchée, balançait mes propositions sans qu’on s’en cause tous deux. Je lui dois ces colères de voir élire des titres à la con que je n’avais qu’à pas proposer, comme on dit dans l’école de son fils et du mien.

Ma belle-mère me suggère alors de chercher dans le Cantique des Cantiques. Et zou, me voilà patte en l’air sur « (mon amour est) un jardin bien clos ». Parce que cette histoire est une histoire de bordel j’aimais l’idée de la maison close, parce que cette histoire est aussi celle d’intimités, j’aimais aussi le jardin secret. Bref, j’aimais ce titre.



Ce ne fut pas le cas des représentants, qui aimaient définitivement «Elles, Société Anonyme » et trouvaient quoiqu’il arrive essentiel qu’ « Elles » apparaissent dans le titre. Je n’en étais plus là de mes renoncements et me suis contenté de penser qu’ils connaissaient leur métier.

Voilà comment on en est là. Sans enthousiasme ni profond regret. Ce titre me satisfait intellectuellement et tactiquement, mais il ne me procure nulle excitation. Il me semble le découvrir chaque fois que je le dis. Mais c’est fait, c’est terminé et c’est ainsi :
« Elles, une affaire » !



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